POW Fest Logo Fajr Film Festival Logo  Beirut Internationa Film Festival Logo  Greenpoint Film Festival Logo  Cleveland International Film Festival Logo  Dubai Festival Logo  Shanghai Festival Logo  Cairo Festival Logo  Golden Car  12th Annual Francophone Film Festival of Kalamazoo12th Annual Francophone Film Festival of Kalamazoo Logo  Les Rendez-Vous du Cinéma Québécois Logo  Chennai Festival Logo  Bengaluru Festival Logo

ENTRETIEN AVEC MARYANNE ZÉHIL (PRODUCTRICE/RÉALISATRICE/SCÉNARISTE)

Maryanne Zehil

 

Trente ans sont passés depuis les massacres perpétrés dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila au Liban. Pourquoi avoir choisi de camper votre histoire dans l’ombre de cet événement?

En 2001, il y a eu une action juridique en Belgique pour tenter de poursuivre les criminels. Cependant, les circonstances et les pressions politiques ont eu gain de cause et ce terrible crime est resté  complètement impuni. J’avais ressenti à l’époque une vive indignation face à cette injustice et ma révolte s’est transformée très vite en un devoir de mémoire. Du coup, j’ai voulu mettre la société dans laquelle je vis au cœur de cet évènement historique. Ainsi, le temps d’un film, Marie, une Québécoise plutôt désabusée, devient le témoin d’un drame qui découle directement de ce massacre perpétré 30 ans auparavant. Impuissante devant la souffrance humaine, mais émotionnellement impliquée, elle parviendra à donner à sa propre vie un sens qui lui avait toujours échappé.

 

Comment se retrouve-t-elle impliquée dans tout ça?

Marie, qui est éditrice, reçoit le récit anonyme d’un survivant des massacres. Elle est  tout de suite happée par cette histoire qui lui parvient au compte-gouttes. À travers ces écrits, elle est catapultée dans la tête d’un petit garçon qui a survécu au génocide et cette intimité la conduit à vouloir comprendre. Ce récit lui révèle tout un pan d’un drame auquel normalement nous n’avons pas accès.

 

Pourquoi avoir choisi de parler d’un massacre perpétré par des Libanais chrétiens alors qu’il y a eu d’autres crimes perpétrés par des musulmans, des Palestiniens, etc. Êtes-vous chrétienne?

C’est justement parce je suis née chrétienne que je me suis sentie plus libre de montrer les crimes et les injustices de mon «groupe». J’espère que d’autres feront la même chose avec le leur! Si chacun pouvait exposer les horreurs perpétrées par ceux de son groupe, soit-il politique, religieux ou ethnique, peut-être qu’un dialogue deviendrait possible au lieu du déni et du jeu de blâme de l’autre.

 

L’angle que vous avez choisi pour raconter votre histoire est pour le moins surprenant : la responsabilité des mères dans le destin de leurs enfants.

Je voulais raconter cette histoire sous l’angle de la responsabilité des mères. Le sujet des massacres étant universel, cet angle me permettait de m’approprier le sujet, car il reliait mes propres obsessions à un événement bien plus grand que moi.

 

En parlant d’obsessions, on a envie de dire que dans La Vallée des larmes, comme dans votre film précédent, vous n’épargnez pas les mères : qu’elles soient Québécoises ou Palestiniennes.

La fonction de mère, en général, est une sorte de position sacrée dans toutes les sociétés. Or justement, la part importante qu’elles prennent dans l’éducation de leurs enfants ‑quasiment exclusive dans certaines cultures‑  leur permet d’inculquer des valeurs et des enseignements qui deviendront la base de leur devenir. Or ceci leur confère beaucoup de pouvoir, sinon un pouvoir absolu. La plupart des mères québécoises n’ont vraisemblablement pas le discours de la haine, de la violence et du sang relié à la guerre mais, à leur manière et en utilisant les moyens et les reflets de leur propre société, elles peuvent faire aussi beaucoup de mal autour d’elles. Quant au conflit israélo-palestinien, la nécessité de responsabiliser les mères, arabes et israéliennes, pour qu’elles cessent de transmettre à leurs enfants un désir de vengeance est, à mon avis, une part de la solution. La Vallée des larmes tente d’ouvrir cette fenêtre.

 

Bshara Atallah - Maryanne Zehil

Dans La Vallée des larmes, vous parlez du conflit libano-palestinien qui découle du conflit israélo-palestinien. N’avez-vous pas peur que les gens se perdent dans tous ces conflits déjà très compliqués à comprendre?

La guerre du Liban a été déclenchée en ‘75 à cause de la présence de réfugiés palestiniens dans le pays. Ces réfugiés ont afflué au Liban dès les guerres israélo-arabes de ‘48 et de ‘67. D’ailleurs l’information est dite dans le film. Il n’est pas nécessaire d’en savoir plus pour suivre et comprendre l’histoire, car elle relève plus d’un drame personnel que politique. Cependant, si La Vallée des larmes provoque chez les gens l’envie de poursuivre la recherche sur ces deux conflits en sortant du film, je serai la plus heureuse des cinéastes.

 

Comment votre vécu personnel au Liban est-il transposé dans La Vallée des larmes?

J’ai longtemps été journaliste au Liban et j’ai interviewé des victimes et des bourreaux. J’ai vécu des événements sanglants à vif et vu aussi la cendre retomber. J’ai vu l’insouciance en temps d’horreur et l’angoisse en temps de paix. J’ai également entendu des discours qui font dresser les cheveux sur la tête, comme la vengeance, et d’autres discours qui laissent indifférent, comme le pardon, qui n’est basé sur aucune justice. J’espère humblement que mon expérience transposée dans cette histoire aidera à décoder la complexité de ce conflit.

 

À vous entendre parler de Montréal et du Liban, on ne peut s’empêcher de penser à Wajdi Mouawad et au film Incendies réalisé par Denis Villeneuve… Peut-on dire que vos œuvres sont comparables?

Wajdi Mouawad a quitté le Liban à l’âge de 8 ans et il dit lui-même que le Liban qu’il décrit est un pays imaginé, tandis que j’y ai passé la grande partie de ma vie et que j’ai vécu sur place les grands événements qui ont traumatisé ce pays. Ma vision est nécessairement très différente de la sienne, bien que les événements historiques auxquels il se réfère peuvent être les mêmes. C’est un écrivain de théâtre et de poésie, moi je fais du cinéma. Bien sûr nous venons d’un même pays écorché et nous vivons tous deux à Montréal mais je pense que la ressemblance s’arrête là.

 

Valse avec Bachir d’Ari Folman raconte le passé qui revient hanter un ancien combattant israélien aux prises avec ses souvenirs des massacres de Sabra et Chatila. Peut-on faire des rapprochements entre cette histoire et la vôtre?  

Valse avec Bachir relate le traumatisme et la culpabilité ressentis par certains soldats israéliens prenant graduellement conscience de leur responsabilité devant les violences infligées sous leurs yeux aux Palestiniens par les milices libanaises chrétiennes. Mais dans ce film, les victimes palestiniennes restent anonymes. J’ai essayé dans La Vallée des larmes de donner une voix et une existence à une famille palestinienne fictive qui aurait survécu au massacre. Dans ce sens, il y a une certaine complémentarité entre les deux films.

 

On a rarement l’occasion de voir des films québécois tournés au Liban. La cinématographie du film nous fait découvrir des paysages d’une rare beauté ainsi qu’une lumière presque divine. C’est le Liban qui vous a inspirée?

C’est le Liban vu avec mon émotion, mais capté par la caméra de Pierre Mignot, le directeur-photo. Il m’a offert sa présence sur ce projet avec une simplicité et une générosité déroutantes et ce fut pour moi un déclencheur créatif incontestable. Nous étions sur la même longueur d’ondes et je n’avais pas besoin de beaucoup lui parler pour qu’il comprenne mon émotion. Je lui donnais des repères pour l’orienter, mais comme c’est un grand artiste, il voyait tout de suite où je voulais aboutir. Ce fut très certainement une de mes plus belles rencontres sur ce projet.

 

Nathalie Coupal - Maryanne Zehil

Votre casting est très convaincant : qu’est-ce qui vous a décidé à choisir chacun de vos acteurs?  

Je suis très fière de ce que Nathalie Coupal a accompli dans La Vallée des larmes, d’autant plus que dans la vraie vie, elle ne ressemble en rien à Marie. Après quelques tâtonnements, elle a réussi à s’approprier son personnage de manière tellement organique et vraie qu’à la fin du film, elle m’a conquise. C’est une grande actrice parce qu’elle est très à l’écoute et très malléable. Joseph Antaki m’a bouleversée dans sa retenue et dans cet espèce de mystère qui l’enveloppe; je lui trouve quelque chose de très touchant… Quant à Wafa Tarabey, c’est la «méchante» la plus respectée du monde arabe. Elle réussissait à me faire peur quand j’étais petite, ce qui n’était pas évident! Pourquoi eux et tous les autres? C’est une question de feeling…

 

La bande originale du film est étonnamment réussie quand on sait que Nathalie Coupal composait là sa première musique de film. J’ai vu aussi le nom de Loreena McKennitt dans le générique… 

Intenses, magiques et extrêmement créatifs furent les quelques jours où on a travaillé la musique dans une urgence quasi impossible. Mais elle a réussi! Nathalie Coupal est une femme généreuse et multi-talentueuse! Je crois que son implication dans plusieurs aspects du film a été très intense et ça se ressent. Quant à Loreena McKennitt, c’est une grande dame de la musique et de la chanson et je me sens privilégiée et honorée d’avoir obtenu le droit d’utiliser deux de ses musiques dans le film. Il y a également un morceau de Hossam Ramzy que j’aime particulièrement.

 

Dans votre équipe il y a des noms prestigieux que c’en est quasiment impressionnant pour un film qui n’a pas reçu de financement. Quel est votre secret?

Mon entêtement et le scénario! Tout le monde a embarqué à la lecture du scénario! Mais il y a aussi mes complices de toujours… Sans cette équipe extraordinaire, il n’y aurait pas de film! J’adore travailler avec chacun d’eux : le respect, l’ingéniosité, l’expérience, la créativité, le talent et l’humour par-dessus le marché! Nous avons vécu des moments mémorables au Liban et à Montréal! Le revers de tout ça, c’est que je ne serai plus jamais capable de tourner un film sans une équipe québécoise!

 

Pourquoi les institutions n’ont pas embarqué ? Avez-vous une idée?

C’est difficile de répondre à ceci : peut-être parce que je suis une femme? Peut-être parce que je suis immigrante? Peut-être parce que je cumule les fonctions de scénariste, de réalisatrice et de productrice et que ça fait peur? Peut-être parce qu’elles ne s’intéressent pas beaucoup à des scénarios «différents»? Peut-être, tout simplement, parce que c’est un métier difficile et qu’il y a trop d’appelés et peu d’élus? Espérons qu’avec ce deuxième long métrage, les institutions s’ouvriront au genre de films que je fais et que je considère, avec modestie, essentiels, puisqu’ils ouvrent le Québec et le Canada au reste du monde et en l’occurrence au Moyen-Orient. À cet égard, on peut d’ailleurs se demander pourquoi dans le monde de la production francophone en cinéma, il est extrêmement rare de trouver des producteurs originaires d’un autre pays...

Facebook Icon  IMDB Icon  Youtube Icon  Linkedin Icon  Email Icon                                                       espace pro

Site web créé Robert Chidiac